Ce qui est en haut est comme ce qui est en bas : la montagne et les lois d'Hermès
Il y a quelques années, je suis tombé sur un texte très ancien, la Table d'Émeraude, attribuée à Hermès Trismégiste. Ses quelques lignes énigmatiques ont nourri des siècles d'alchimistes et de philosophes. Je ne suis ni l'un ni l'autre. Mais en relisant les grands principes de cette tradition hermétique, j'ai eu une drôle d'impression : j'avais déjà vu tout cela. Pas dans les livres, sur le terrain. Depuis, ces principes sont devenus pour moi une façon de regarder la montagne. Pas un dogme, une paire de lunettes. Je vous les prête.
Tout est esprit : la montagne comme miroir
Le premier principe dit que tout part de l'esprit. En montagne, je le vérifie à chaque sortie : la même crête est un calvaire pour celui qui rumine et une fête pour celui qui s'ouvre. Le paysage ne change pas, c'est notre regard qui le transforme. C'est pour cela que j'aime dire que la montagne est un miroir.
Correspondance : ce qui est en haut est comme ce qui est en bas
Ramassez un éclat de roche au pied d'une paroi. Regardez ses arêtes, ses fractures, sa silhouette : bien souvent, ce caillou de quelques centimètres reproduit la forme du sommet qui vous domine. La montagne est contenue dans la pierre.
Depuis un point haut, suivez des yeux les ruisseaux qui rejoignent les torrents, puis les rivières. Ce dessin est le même que celui des branches d'un arbre, ou des vaisseaux de notre corps. Le paysage fait circuler l'eau comme un organisme fait circuler la vie.
Vibration : rien n'est immobile
La montagne paraît figée. Elle ne l'est pas. Elle s'élève, s'érode, craque sous le gel et se fissure au dégel, simplement à un rythme trop lent pour nos yeux. Pendant une pause près d'un éboulis, tendez l'oreille : de temps à autre, une pierre roule. La montagne est en train de se faire. Et sous la neige d'hiver comme sous les pierres d'été, la vie continue, au ralenti, mais sans jamais s'arrêter.
Polarité : l'adret et l'ubac
Tout a son contraire, et les Pyrénées sont faites de contrastes. L'adret, le versant au soleil, sent le thym et le genêt, et les lézards s'y chauffent sur les pierres. En face, l'ubac, le versant à l'ombre, est le royaume des mousses, des sapins et de la neige qui s'attarde. L'un n'existe pas sans l'autre : ensemble, ils font la vallée.
Il en va de même pour la roche, et c'est là que la polarité me parle le plus. Le calcaire est né dans la mer : il est fait de l'accumulation lente de coquillages et de sédiments, déposés au fond d'océans disparus. Il accueille l'eau, se laisse dissoudre et creuser, s'ouvre en grottes, en gouffres et en canyons, comme au Cagire ou à Gavarnie. C'est pour moi le principe féminin de la montagne : réceptif, matriciel, façonné par ce qui le traverse.
Le granit, lui, est né du feu : du magma refroidi lentement dans les profondeurs de la Terre, puis poussé vers la surface. Dur, anguleux, il résiste à l'eau et se dresse vers le ciel, comme la Maladeta et l'Aneto. C'est le principe masculin : la force qui s'élève et tient bon.
Ces deux roches ne sont pas seulement opposées : elles sont les deux faces d'un même dialogue, celui qui a donné naissance à nos montagnes.
Rythme : la respiration de la montagne
Au printemps, tout monte : les troupeaux vers les estives, les isards vers les crêtes. À l'automne, tout redescend. La transhumance, c'est l'inspiration et l'expiration de la montagne.
Notre marche obéit à la même loi. Un pas, puis l'autre. Quand j'aide un groupe à caler son souffle sur son pas, quelque chose se passe : la fatigue devient cadence, et la cadence devient presque une méditation. C'est la montagne qui nous donne le tempo.
Cause et effet : rien n'est laissé au hasard
Sur les falaises calcaires vit la saxifrage à feuilles longues, que l'on surnomme la « reine des Pyrénées ». Sa rosette est d'une géométrie parfaite, et ce n'est pas un caprice : ses feuilles s'organisent pour capter la lumière sans jamais se faire d'ombre les unes aux autres, accrochées à une paroi verticale.
Regardez-la de près. Chaque nouvelle feuille naît décalée de la précédente d'un angle d'environ 137,5°. Cet angle, c'est l'angle d'or, directement tiré du nombre d'or, ce rapport d'environ 1,618 que les bâtisseurs de cathédrales et les peintres de la Renaissance tenaient pour la mesure de l'harmonie. Avec cet angle, aucune feuille ne se retrouve jamais exactement au-dessus d'une autre. Et si l'on suit les feuilles du regard, on voit apparaître des spirales qui tournent dans les deux sens, dont les nombres suivent la suite de Fibonacci : 3, 5, 8, 13, 21…
Les botanistes appellent cela la phyllotaxie, l'art de disposer les feuilles. Les traditions anciennes y voyaient une géométrie sacrée, la signature d'un ordre caché dans le vivant. On retrouve cette même spirale dans le cœur d'un tournesol, une pomme de pin ou une coquille. Qu'on y lise des mathématiques ou du sacré, une chose est sûre : sur sa paroi battue par le vent, une simple fleur des Pyrénées dessine l'une des plus belles proportions de l'univers.
Même chose pour l'isard. Ses sabots aux doigts écartés et au coussinet souple, son cœur puissant et son sang riche en globules rouges sont la réponse à une cause : la pente et l'air rare des hauteurs. Le relief a dessiné l'animal.
Genre : la création par le dialogue
La tradition hermétique voit en toute chose un principe masculin et un principe féminin, et affirme que rien ne naît sans leur rencontre. Le paysage pyrénéen que nous parcourons aujourd'hui est l'enfant de ce dialogue.
Le principe masculin, c'est l'orogenèse : la poussée tectonique brute. Pendant des dizaines de millions d'années, la plaque ibérique s'est enfoncée contre la plaque européenne, plissant les fonds marins, soulevant le calcaire et le granit et érigeant la roche vers le ciel. Sans cette poussée, pas de relief, pas de sommets.
Le principe féminin, c'est l'érosion : l'eau, la glace et le temps. Les glaciers ont creusé les vallées en auge, les torrents ont entaillé les gorges, le gel a fendu les crêtes. L'eau a arrondi ce qui était anguleux, descendu les sols dans les vallées et les a rendus fertiles. Sans l'eau, pas de vie, pas de prairies, pas de villages blottis au fond des vallées.
L'un érige, l'autre façonne. La poussée seule aurait donné un chaos de roches stériles ; l'érosion seule aurait tout aplani. C'est leur rencontre, qui dure encore aujourd'hui, qui a fait des Pyrénées une montagne habitable.
L'alchimie du cairn
Il était logique que tout cela me ramène au cairn, qui a donné son nom à Cairns intérieurs. Quand nous en croisons un en chemin, je propose parfois au groupe de le regarder autrement, comme les alchimistes regardaient leur œuvre, en trois étapes :
- La pierre : la matière brute, lourde, que l'on ramasse au sol. C'est la terre, le point de départ.
- L'équilibre : chercher, pierre après pierre, le point invisible où tout tient. C'est l'air, le moment où l'esprit s'aligne.
- Le sommet : la dernière pierre, tournée vers le ciel, qui transforme un tas de cailloux en signe, en direction. C'est le feu.
Et quand nous en bâtissons un pour le plaisir, au bord d'un torrent, nous le défaisons souvent avant de repartir, pour ne pas égarer ceux qui passeront après nous. Le vrai cairn, celui qui compte, reste à l'intérieur.
Ce qui est en haut est comme ce qui est en bas. Le sommet que l'on gravit ressemble beaucoup à celui que l'on porte en soi.
Merci pour votre lecture.
Christophe, Cairns intérieurs
Partir marcher avec moi